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[illustration : Anders Rokkum : http://rockum.tumblr.com/ ]

 

Les aiguilles de la pendule indiquent une heure aléatoire et je baigne dans mes désirs contradictoires. Je me suis levée avec ce monde qui dégringole et la journée m’a apporté son lot de malheur bien plié papier défroissé, l’entête m’est inconnue et ne peut apporter rien de bon, j’ouvre c’est confirmé, nos vies ne sont rien et nous avons mis en gage notre cage. L’homme en costume qui se grattait  les burnes a repris la montée après avoir fait son job de vautour. J’enrage, et je caresse ma colère, tant mieux elle vaut un peu plus cher que les larmes, je m’arme je lui murmure des choses à l’oreille, je veux qu’elle grossisse, je veux la sentir et pourvoir l’extraire, qu’en faire ?

Enfer. Mais je me suis levée avec ce monde qui rigole en eaux pourpres dans les canaux obscures de la folie humaine, je suis minuscule et ma haine s’atrophie lorsqu’un nouveau jour se met à vomir son lot d’atrocités dominicales.

La vapeur s'est déposée sur  les carreaux pâles  de la salle de bain et dessine une étoile. Dans le mur soudain s'ouvre une porte, elle n'était pas là lorsque, lasse, je me suis mise à nu. L'eau sur mon corps s'est figée, une carapace  de gouttelettes subtilement esquissée. A peine tremblante j'enjambe le bord du désespoir et je glisse la main dans l'entrebâillement, derrière ce qui semble le vide, m'attire. Mon poignet droit est douloureux, j'attrape l'orthèse sur le tabouret bas de la salle de bain et je la fixe de la main gauche. Puis je pousse le battant dissimulé dans le mur, la pendule indique nowhere figée sur jamais, je me souviens alors que j’y suis déjà venue c’était hier, demain, seule  ou bien main dans la main.  

La rivière s’enfle et gronde entre de hautes herbes bousculées par le vent, elle roule ses mues. Un brouillard coloré nimbe l’horizon, je devine au loin la présence rassurante des collines. De grands oiseaux plongent vers le sol en poussant des cris rauques, leurs ailes me frôlent et cette caresse me rend presque vivante, je voudrais moi aussi pouvoir balayer l’espace et me grandir vers les étoiles. Je marche vers la rive, l’empreinte que mes pieds nus tracent dans le sol boueux s’efface peu à peu…Le brouillard qui se dissipe dévoile la pendule, ses aiguilles vont à rebours, la berge est haute, je glisse dans les ajoncs jusqu’à l’eau qui m’accueille, j’ai fermé les yeux je ne vois que la pendule en deuil, mais soudain l’homme vautour déploie son costume de ténèbres, et plonge. Je suis dans l’eau jusqu’à la taille, et mon poing s’est refermé sur mes rêves, que je brandis soudain, repoussant cette intrusion cauchemardesque. Les saules se sont penchés à l’extrême,  la brume revient, plus épaisse, solidarité féminine, la rivière soudain se soulève et m’emporte avec elle, nul ne peut me suivre là où je suis, Erehwon, j’y suis en sécurité, la lune est ma mère et les étoiles fredonnent pour moi un rythm’ and blues douloureux et froid.

La porte a claqué et je me retrouve apaisée sur les carreaux de la salle de bain, les aiguilles de la pendule indiquent une heure aléatoire, la lutte m’a épuisée mais je reviens, sur le sol maculé de boue reste une plume noire.