jennifer_Cronin

[Pour accomagner cette babayaguerie balnéaire, une oeuvre de Jennifer Cronin ; site ici. ]

 

Intérieur-crépuscule. La lumière coule entre la porte et le mur, la maison vit les dernières heures d’un jour triste qui vient mourir dans l’interstice. La lumière étouffée du plafonnier révèle la poussière sur le sol, là un tapis élimé, sur la chaise entassés les nippes de la journée. Elle a remonté ses genoux contre la poitrine, souvenir.

LA FILLE DANS LA BAIGNOIRE : Comment on sait que c’est fini ? Hein, comment ? Que la douleur ne reviendra plus, que la fosse est couverte, que les sales peurs les errances les cauchemars y sont bien clos pour jamais, comment on sait ? 

LA DOULEUR, narquoise : Je suis sur le départ, crois-le, il n’y a pas de hasard j’ai pris mon billet je suis sur le quai de la gare. Toi, reste planquée,  prends entre tes dents ce bonheur au goût de flotte, mords, fort, pour étouffer les cris. 

LA FILLE DANS LA BAIGNOIRE : Comment on sait, hein, qu’elle est partie, la conne, la pauvre, la folle, la non-normée, l’alarmée ? 

LA PEUR, sournoise : Je suis sur le départ, crois-le, il n’y a pas de hasard j’ai pris mon billet je suis sur le quai de la gare. Toi, oublie de vivre, rien ne t’attends, vois ta peau fripée, tes mains sans gants et sans tourment, tu n’as jamais appris à nager. 

LA FILLE DANS LA BAIGNOIRE : Des mots cognent encore dans ma tête et s’invitent à la fête. Ils ont l’air hébété des non-nés, des oubliés, ils glissent dans la mousse, mon crâne douloureux s’esquive en douce…comment on le sait, hein, que l’on vit, maintenant et ici ? Comment on sait qu’on est guéri ? 

LA MORT : Remonte tes bras sur ton cœur et serre … J’ai souvent glissé ma langue dans ta bouche et murmuré des choses visqueuses et douces, regarde-les qui  grimpent encore sur les carreaux embués … Viens je suis sur le départ, accompagne-moi sur le quai de la gare, serre-moi entre tes dents et apprends. 

LA FILLE : Que dire, que transmettre, qui être ? 

Elle a fermé les yeux  dans l’eau froide, les bruits de la maison viennent échouer contre la porte. On téléphone. 

LES AUTRES : Elle est encore dans son bain. 

ELLE, triste puis en colère: Oui encore, elle se lave, elle se réconforte elle bulle, elle doit être bien dégueulasse pour rester si longtemps dans sa crasse. Ce que vous ne savez pas, que vous ne voulez voir c’est que dans sa tête elle part, elle veut en finir, elle l’a pensé oui sans le dire, et autour de la baignoire LA MORT et LA PEUR se frottaient les mains, elles brillaient si fort dans le noir je m’en souviens et cette salope LA DOULEUR qui me caressait là , qui m’ouvrait ses bras, elle avait pris la forme d’une voix trop aimée, une absence espérée putain j’ai eu mal et là comment comment je sais que c’est terminé ? 

LA DOULEUR, LA MORT, LA PEUR : Sotte fille abusée, nous sommes sur le départ, farandole sans espoir aux mains levées, debout sur le quai de la gare, tape au clavier viens nous virer, crève ta vie de mirliton, pauvre imbécile il y a de la place encore dans le wagon, es-tu certaine que c’est toi qui restes et que c'est nous qui partons ? 

Elle est sortie, la nuit tombée dehors cogne aux fenêtres. La maison est tiède, elle est le ventre vivant de jours à venir, les larmes sont restées dans la salle de bain, parties dans la bonde, le désespoir dans le siphon avec la peur qui gronde, il y a des gens derrière la porte, avec eux  elle sera forte. 

LA FILLE DANS LA MAISON : Comment on sait que c’est fini ? Quand on a envie de connaître la suite.

Intérieur-noir.

 

(Un jour oui un jour j’écrirai cette putain de dépression. sans fiortures.)

 

Iggy Pop - Break Into Your Heart | #PostPopDepression