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Comment est-il possible d’écrire quelque chose qui n’a jamais été écrit ? De penser quelque chose qui n’a jamais été pensé ? Tant d’esprits nous précèdent et tant d’autres sont là, que nous ne connaîtrons jamais. Si je tape une suite illogique sur mon clavier de petite française bien élevée, genre kilagnac barzagouf blop il n’est pas complètement illogique de penser que cela a déjà été écrit, pensé, peut-être même que ça a du sens, quelque part ? C’est le principe de la loterie, non ? Petite je m’interrogeais sur l’origine des mots et sur leur sens ; « table » par exemple, je me demandais, à cette époque où je portais des pulls qui grattaient avec des pièces aux coudes, qui a décidé ce que voulait dire « table » ? Et pourquoi quand je dis « table », ça ne signifie pas «putois » ou « jambonnette » ?

  Après ça j’ai fait quelques études, j’ai lu des choses savantes écrites par des gens intelligents et j’ai fait « tabula rasa » de ces première intuitions de l’absurdité des mots et de l’arrogance téméraire de qui veut les assembler.

Toutefois, pourquoi Na’ya Lune (Boo’ya moon) n’existerait pas après tout ? Et la mare-où-tous-nous-allons-boire ? Cette mare-aux-mots, d’une beauté surnaturelle et dangereuse à contempler…  

Je m’y suis abreuvée toute ma vie, j’y ai perdu des années, noyée dans le reflet d’une lune trop grosse et trop belle pour être vraie.

A vrai dire je ne me souviens plus de la première fois où j’y suis allée, Nerverland, pays des enfants perdus, Arakis, Autremonde et j’en passe, mare protéiforme et  originelle. Je ne me souviens pas mais je commence à avoir une petite idée de ce qui m’y a conduite – et après 3 ans de thérapie c’est pas dommage.

Il s’agissait de rendre soutenable l’insoutenable.

D’éprouver quelque part au moins ma liberté.

« Qui a pensé ça, toi ? »

- L’œuf et la poule, ma poule, tout roule.

- Il serait bon, chérie, de rendre explicite un peu tout ça.

Je ne crois pas, comprendra qui pourra*.

Il est assez répandu, en tout cas pour ceux qui pataugent en bordure de la mare, de vivre sans vivre, de sentir des brises venues d’ailleurs hérisser une chair inerte, de croiser des convois interstellaires avec à bord des familles de réconfort, de téter le coin d’un drap dans une béate régression, de se vautrer dans la souille, et de pleurer aussi parfois dans la boue tiède. De se cloitrer dans la chaleur onanique du marais.

J’ai  senti des échos, j’ai vu filer derrière les saules  les cavaliers, l’un est mon jour, l’autre ma nuit, le troisième ? Le troisième cavale, en travers de sa selle il a couché mon âme.

Pourquoi n’y aurait-il pas quelque chose de l’autre côté ? Le rideau de l’imagination – la mare-  peut être si bien lissé, plié, repassé, certains l’oublient dans un coin, car il les effraie. Mais ce n’est pas ce que j’ai fait. Je m’en suis drapée, j’ai répandu sa texture soyeuse, gerbeuse, visqueuse, tumul-tueuse, sur mes épaules d’enfant car ce qu’il y avait derrière le rideau m’appartenait. Je l’ai pris dans ma bouche à en rendre les coins raides de salive, je l’ai tendu sur ma couche d’épousée naïve, je l’ai soulevé aussi parfois, il était lourd, pour tenter d’être un peu plus ici et maintenant. Au fil des années il s’est aminci là où j’ai frotté, frotté mes peurs, mes désirs aussi, mes rêves, aminci jusqu’à ne plus paraître, jusqu’à quasi invisibilité. Alors que moi je grossissais, que j’enfournais des choses sucrées en cachette, que je m’escrimais à croire unique et palpitant mon quotidien débordé.

Tout comme j’ignore quand pour la première fois j’ai commencé le tissage, je ne saurai dire à quel moment la cape usée qui ne voilait presque plus ma vacuité s’est rebiffée. Il y a eu des choses, les enfants qui grandissent, les parents qui vieillissent et moi au milieu qui m'efforçait de.

Alors la cape usée qui ne voilait presque plus ma vacuité s’est rebiffée. Le rideau a claqué, petite sœur tu te souviens comme nous prenions une corde et la faisions claquer à la manière d’un fouet ? Il faut lever le bras à une certaine vitesse et l’abattre après d’un coup sec, et ça siffle l’air. Il s’agir de trouver le juste geste pour que la corde déchire le vide et produise ce craquement claquement claque dent.

Le rideau a claqué et j’étais dessous et

Je m’en suis drapée à nouveau.

Et je me retrouve à pêcher des mots dans la mare-où-tous-nous allons-boire, à regarder filer entre mes doigts des poissons pas plus gros que ça, pas de belles prises, pas de quoi remplir la nasse, juste des machins argentés qui sifflent, je lève le bras et ça retombe d’un coup sec, claquant, déchirant l’air.

Sans doute mon rideau n’est pas d’une matière bien noble, mais je ne crois pas qu’il soit trop usé, les pans souvent frottés se sont durcis, formant une carapace organique au goût suave, au goût trompeur, trop bon pour être vrai, une carapace qui gratte, une carapace qui soigne ce qui est plaie.

 

* Na’ya Lune (Boo’ya Moon en anglais) est emprunté à Stephen King ainsi que la mare-où-tous-nous-allons-boire. Dans Histoire de Lisey, il s’agit de l’univers où s’abreuve l’imagination de l’écrivain Scott Landon, de ce qui est de l’autre côté du rideau pourpre, là où il est l’heure du crépuscule, où la lune est belle et terrifiante, où l’air est chaud et  les fruits nocturnes empoisonnés. Cet endroit où… Vous savez ?

 

[illustration : couverture de l'édition française ,  Stephen king, Histoire de Lisey Albin Michel 2007 ]